Suite à la dévastation de la Guadeloupe par le cyclone de 1928, l’architecte Ali Tur fut chargé par le ministère des Colonies d’un vaste programme de reconstruction d’édifices publics : conseil général et palais du Gouverneur (aujourd’hui préfecture) à Basse-Terre, palais de justice et justices de paix, mairies, écoles mais aussi églises et presbytères. Plus de 100 édifices, construits entre 1931 et 1937, signent l’apparition de l’architecture moderne en Guadeloupe et, avec elle, l’introduction du béton armé sur l’île.

Les édifices Ali Tur constituent aujourd’hui un patrimoine architectural remarquable (plusieurs d’entre eux sont d’ailleurs classés au titre des monuments historiques) mais sont l’objet d’une dégradation progressive des bétons et, surtout, menacés par le risque sismique. En l’absence d’évaluation approfondie de ce dernier, plusieurs édifices Ali Tur ont déjà été démolis, abandonnés ou ont fait l’objet d’opérations de renforcements invasives et insuffisamment soucieuses des qualités architecturales initiales. Les opérations de restauration ou de réhabilitation des édifices Ali Tur posent donc la question de l’intégration simultanée de la dimension patrimoniale, de l’adaptation aux enjeux contemporains (évolution des besoins, contraintes économiques et environnementales) et de la légitime aspiration des usagers à vivre à l’abri des séismes.

L’église Saint-André, construite en 1933 au centre de la commune de Morne-à-l’Eau, classée monument historique en 2017 et récemment fermée au public, devrait prochainement faire l’objet d’une opération de réhabilitation accompagnée d’une justification de sa résistance aux actions sismiques. Le présent article suggère une possible stratégie d’intervention apte à concilier enjeux patrimoniaux, réduction de la vulnérabilité sismique et gestion rationnelle des coûts.

Figure 1- Façade principale et clocher-campanile de l’église Saint-André – Photos (recadrées) de Sophie Paviol

Le clocher, accolé à l’une des deux chapelles absidiales, en est donc partiellement solidaire à sa base. Chacune des quatre faces est percée de claustras composées de modules carrés dans lesquels sont inscrits des motifs cruciformes.

Le clocher peut être considéré comme une console verticale dont le comportement dynamique en cas de secousses sismiques est essentiellement déterminé par son mode propre de vibration principal. Ce mode de vibration correspond au fléchissement alterné de la console, de part et d’autre de la position initiale, selon une période d’environ 0,4 secondes (durée d’une oscillation) : valeur mesurée par nos soins lors d’une campagne réalisée en juin 2021.

L’allure de la déformée de ce mode de vibration peut être assimilée à la somme de deux contributions : celle du moment fléchissant (M) et celle de l’effort tranchant (T). La première génère simultanément des contraintes de traction et de compression dans les fibres longitudinales, la seconde génère simultanément des contraintes de cisaillement associées à la mise en parallélogramme des rectangles formés par les linteaux et claustras.

Figure 2 – Représentation simplifiée de la déformée modale du clocher, somme de deux contributions : celle du moment fléchissant (M) et celle de l’effort tranchant (T).

Les effets du second sont généralement plus destructeurs que les premiers car associés à des déformations peu ductiles. Considérer la console verticale du clocher comme l’association de deux consoles (figure 3a) permet de mieux comprendre que les contraintes de cisaillement les plus fortes sont localisées dans la bande centrale composée des claustras et traverses (représentées en rouge sur la figure 3b) ; c’est effet cette dernière qui empêche (ou plus exactement limite) les glissements relatifs entre les deux consoles. Ainsi, les traverses et claustras pourraient, en cas de ferraillage inadapté, subir des ruptures fragiles et initier un endommagement plus large du clocher.

Figure 3 – Glissement relatif des deux consoles latérales en l’absence de bande centrale (a) et linteaux + claustras formant la bande centrale cisaillée (b)

Paradoxalement, cette bande centrale constitue également une belle opportunité de réhabilitation parasismique. En effet, si elle devenait à la fois suffisamment souple (afin de contrecarrer le moins possible le glissement relatif des deux consoles) et suffisamment ductile (pour absorber, sans rupture, de grandes déformations dans le domaine plastique), elle constituerait une formidable source de dissipation de l’énergie sismique, réduisant ainsi la réponse dynamique du clocher et favorisant le maintien du reste de la structure dans le domaine élastique (c’est-à-dire sans endommagement).

Le moyen le plus simple pour conférer à la fois souplesse et ductilité aux linteaux et/ou claustras serait probablement de les remplacer par des structures en acier. Les éventuels habillages devraient soit disposer d’une ductilité suffisante pour rester en place soit ne pas représenter de danger majeur en cas de chute.

Il faudrait également s’assurer que chaque élément horizontal (linteau ou abat-son) de la partie supérieure du clocher puissent accompagner sans dommages les déformations qui lui seraient alors imposées : soit en étant suffisamment souple pour rester dans le domaine élastique soit en étant suffisamment ductile pour qu’un éventuel endommagement n’entraine pas de rupture fragile.

Cette stratégie d’intervention, très localisée, permettrait de soulager des sollicitations sismiques à la fois le reste de la structure et le système de fondation. En outre, la multiplicité des réponses techniques possibles serait propice à l’émergence d’une solution optimale conciliant réduction du risque, économie de moyens et qualité architecturale. Enfin, plus symboliquement, en faisant des motifs (à conserver ou réinventer) formés par les claustras un dispositif dissipatif, elle permettrait l’émergence d’une solution issue directement de l’architecture d’Ali Tur.